Quand de Gaulle décide d’imposer, en 1962, l’élection présidentielle au suffrage universel direct, son objectif n’est pas de rajouter un dispositif de plus à la démocratie représentative déjà existante ; il s’agit pour lui d’introduire une autre logique dans le système démocratique, la logique de l’incarnation. Là où la logique traditionnelle de la représentation est celle de l’argumentation, de l’échange, et du dialogue, dans le cadre d’une compétition politique, la logique de l’incarnation est fondée sur la fusion et sur l’identification : le président (à l’époque, la fonction n’est pensable qu’au masculin) ne représente pas le peuple, il est, il parle, le peuple, il l’engendre. Ce qu’illustrent les multiples métaphores attachées à l’élection, du « père de la nation » à la « rencontre entre un homme et un peuple ». Dans cette logique, les électeurs, au moment du choix final, sont voués à contempler avec admiration ou détestation les figures d’autorité qui s’affrontent solennellement devant leurs yeux écarquillés, ils sont voués à applaudir, rire, pleurer, crier, trépigner… Le dialogue et l’argumentation cèdent la place à l’émotion et à la subjugation devant le spectacle guerrier dont les rituels débats de second tour sont un des sommets. Bref, on attend des électeurs qu’ils se comportent comme des enfants en face de leurs parents et qu’ils se rendent en silence au bureau de vote pour « accomplir leur devoir », comme un hommage rendu à leurs aînés.
De ce point de vue, le débat de samedi est rafraîchissant, même dans ses aspects apparemment les plus anecdotiques, comme le fait qu’on ait vu les deux protagonistes rire et échanger quelques blagues. Rien de très exceptionnel, peut-être, mais le signe d’une ébauche d’échange politique, où les figures demi-déifiées des candidats redeviennent ce qu’ils sont – des représentants, autrement dit des êtres humains comme les autres, simplement investis d’une fonction spécifique. Plus généralement, une des vertus de ce débat est qu’il contribue à réintroduire dans l’élection présidentielle, de l’argumentation et de la discussion ; de la parole.
C’est de ce point de vue que l’opposition forcenée de Sarkozy à la tenue de ce débat, qu'il qualifie de "bavasserie" (a-t-on pris la mesure du mépris que contient ce terme ?), et les propos insultants de son équipe décrivant Royal en « petite fille » devant Bayrou, sont bien représentatifs d’une vision infantilisante du débat politique : au moment du choix, silence dans les rangs, on ne parle plus, on ne rigole plus, on admire Le Candidat revendiquant sa gravité et son « ascétisme » en train de se métamorphoser en figure du Père. Evidemment, la figure qu’a tenté de se construire Sarkozy diffère nettement de la statue du commandeur gaullienne : sa métamorphose récente en "victime" (n'ayant quand même pas perdu sa capacité de menace : voir son "échange" avec Plantu) n'est pas la moindre surprise de ce second tour... mais cela relève néanmoins du même phénomène de personnalisation stérilisante pour le débat démocratique.
S’exprime donc ici un net clivage entre une conception archaïque de l’élection présidentielle, et, partant, de la vie politique, qui table sur une remise de soi infantilisante de l’électeur plein de crainte et d’admiration (ce qui a d’ailleurs été l’épine dorsale de la stratégie de Sarkozy) ; et une tentative d’inventer autre chose. De transformer un rituel passéiste en un choix argumenté et adulte. Il revient maintenant à Ségolène Royal de continuer à imposer en actes cette modernité, notamment dans le débat de mercredi prochain.
Commentaires
1 Par Sophie, le 01/05/07, 00:29
2 Par MARO*, le 01/05/07, 00:47
3 Par Martin P., le 01/05/07, 11:58
4 Par MamboJoel, le 02/05/07, 15:10
5 Par Laurent Weppe, le 02/05/07, 16:13
6 Par MamboJoel, le 02/05/07, 16:29
7 Par Laurent Weppe, le 02/05/07, 17:27
8 Par MamboJoel, le 02/05/07, 18:39
9 Par Laurent Weppe, le 02/05/07, 19:18
10 Par reg, le 05/05/07, 19:28
Ajouter un commentaire
Les commentaires pour ce billet sont fermés.